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Lisette Model

Nous sommes le sujet, l’objet est le monde qui nous entoure.

Lisette Model est née le 10 novembre 1906 à Vienne. A l’origine musicienne, elle s’intéressera à la peinture grâce à son mari, le peintre russe Evsa Model. Influencée dans sa jeunesse par des artistes qui veulent bousculer la bourgeoisie autrichienne par leurs oeuvres (expression de sexualité brutale, souffrance humaine, tiraillements, ect…), Lisette Model sera marquée par ce terreau artistique.

En 1930, la photographie semble devenir un métier prometteur et c’est dans ce contexte artistique qu’elle se lance l’appareil à la main.  Le monde de la photo n’est pas inconnu pour Lisette Model grâce à sa jeune soeur Olga qui est photographe professionnelle.  En se lançant dans sa nouvelle carrière de photographe reporter, Lisette Model recevra un conseil précieux de la photographe Rogi André qui guidera toute son existence : « Ne photographie jamais quelque chose qui ne t’intéresse pas passionnément.»  Quarante ans plus tard, Lisette Model dira à ses étudiants : « Montrez dans vos photos ce que vous avez dans le ventre ! »  Phrase qui sonne comme un écho au conseil de Rogi André.

La célèbre Diane Arbus apprit beaucoup à ses côtés.  Elle enseignera la photographie jusqu’en 1983 où elle s’éteindra la même année.  Le credo de Lisette Model était : « Ne photographiez que lorsque le sujet vous frappe au creux de l’estomac. »  Phrase emblématique qui inspirera Diane Arbus et tissera le chemin artistique de celle-ci.

Avec le temps, Lisette Model s’exprimera de façon plus extravagante. Elle se tournera vers l‘expressionnisme pour lequel il existe une demande dans les Etats-Unis en guerre, son pays d’adoption.

Conception artistique

Lisette Model utilisera son appareil photo comme un outil pour essayer d’exprimer une émotion.  Cette expression réussit à passer grâce au choix du sujet et de la composition.

 » Nous ne fabriquons pas la composition – la composition est ce que vous éprouvez à propos d’un sujet – ce sont la compréhension et l’attitude que vous adoptez qui déterminent l’organisation… Si vous le faites de telle ou telle manière, ce n’est pas pour améliorer l’effet mais pour en dire davantage. »

Lisette Model va utiliser son objectif pour capter un sujet et l’étudier.  Elle modifiera sa composition lorsqu’elle tirera ses négatifs à l’agrandisseur.  C’est, à mon avis, pour cela qu’elle relie composition et sentiments du photographe.  La composition changera en fonction de ce que l’on ressent et de sur quoi le photographe a envie de mettre l’accent.

L’image initiale est un point de départ !  Elle affirme qu’il faut un moment où le photographe a besoin de contempler son travail pour percevoir des choses qu’il n’a pas perçues lorsqu’il prenait sa photographie.   Il est connu que Lisette Model recadrait ses photographies ou maquillait le négatif pour faire disparaître des éléments par exemple.

C’est une conception très moderne dans cette ère du numérique, vous ne trouvez pas ?

« Les gens pensent toujours qu’il y a une intention sarcastique dans ce que je fais, mais je ne suis pas du tout d’accord avec eux. J’ai l’impression que tous les gens que je photographie ont de fortes personnalités.»

Sa conception de l’image

Lisette Model défend un lien réel entre la photographie et la projection personnelle du photographe.  Celui-ci doit percevoir le lien entre lui et la photo qu’il est en train de prendre.  Il doit pouvoir également se surprendre en partant de son propre bagage.

« La photographie commence par la projection du photographe, de sa compréhension de lui-même et de la vie, dans l’image à produire. Peu nous importe que l’épreuve soit bonne ou mauvaise, ce qui compte, c’est qu’elle fasse ressortir l’imprévu. »

Les images sont personnelles et universelles.  Elles sont également une projection de la culture et de son histoire dont les images proviennent.  Que le photographe le veulent ou pas, les images font partie de la mémoire collective d’une culture.

Lisette Model déclarera ceci en prenant une photographie qui joue avec les reflets des passants dans une vitrine d’un magasin à New-York : « Ce que nous voyons dans les vitrines de magasins en dit long sur l’Amérique, sa civilisation et sa culture. Ce n’était pas seulement quelque chose que je faisais pour des raisons esthétiques. »

« Cette façon de regarder est devenue une passion, un de mes violons d’Ingres que je n’ai jamais laissé tomber. »

Comme cité plus haut, Lisette Model laissera une trace profonde dans la conception artistique de Diane Arbus.  Voulant bouleverser la tiédeur des images trop conventionnelles, elle va établir une démarche autour du portrait en photographie.  C’est ainsi qu’elle représentera directement, sans condescendance ni pitié, des sujets dont la plupart des gens détourneraient les yeux : les aveugles, les obèses, les difformes, les vieillards,…  Ceci ne vous fait pas penser à quelqu’un ?  Et oui, Diane Arbus évidemment !

 » La plupart des gens ont terriblement peur de photographier leurs semblables, sous prétexte qu’ils envahissent l’intimité de ces personnes. N’est-ce pas plutôt parce que quand nous voyons un ivrogne couche dans la rue, nous nous disons que cela ne pourrait pas nous arriver, pas plus que nous ne pourrions nous retrouver à la place d’un infirme […]Après tout, demain matin, je pourrais me trouver a sa place […]. Tant que j’aurai le sentiment que c’est moi, je pourrai photographier ces gens. »

Métropole Café New York, 1946

Le rôle du photographe

« Des milliers d’images nous entourent de toutes parts, mais nous ne voyons pas la plupart d’entre elles car la routine nous rend aveugles. Lorsque je braque mon objectif sur quelque chose, je pose en fait une question, et la photographie me donne parfois une réponse. »

Bien qu’ancienne, la conception de Lisette Model sur le rôle que joue le photographe me semble encore d’actualité aujourd’hui.  Je trouve cela très instructif d’en évoquer une infime partie ici.

Vous retrouverez la majorité de ces informations ainsi que la critique d’autres photographies dans un document écrit par le National Gallery of Canada.